HAÏTI

« En corps et en mots »…

Retour sur la 5e Rencontre de Saint Paul de Vence

Samedi 24 juillet 2010

Art et Psychanalyse,

rencontre avec l’art haïtien

Par Elisabeth Blanc et Catherine Méhu

 

Depuis de nombreuses années la Mairie de Saint Paul de Vence nous accueille, au mois de juillet, dans des endroits magnifiques pour des rencontres psychanalytiques et plus spécialement des rencontres entre des artistes et des psychanalystes. Cette année le thème était la rencontre avec l’art haïtien.

Alors pourquoi Haïti, ce petit îlot des Caraïbes, malmené, et depuis le séisme du 12 janvier 2010, sinistré, et le pire étant toujours sûr, en attendant des secours qui ne viennent pas ou très mal, ou de façon désordonnée, voilà que ce pays subit aujourd’hui le choléra et la tornade tropicale… Pourquoi Haïti, « tendue vers l’ouest, la gueule d’un énorme golfe, avec au sud le prognathisme démesuré d’une mâchoire(3) » ?

Parce qu’Haïti est une terre de paradoxe, indestructible, suspendue entre la vie et la mort. Haïti que nous rencontrons à Saint Paul est un pays qui nous parle de tous ses maux et de tous ses mots…par ses poètes, ses peintres, ses musiciens : artistes, créateurs, la sensibilité  de ce pays s’origine de « faire du rire en s’appuyant sur ses pleurs ».

Nous avions mis en exergue au-dessus des orateurs cette phrase de Franketienne : « Quand la bête eut finit de hurler, alors que les pans de mur étaient déjà partis, je me suis aperçu que les livres étaient encore debout » Et ce peuple reste debout grâce à ses artistes.
L’art haïtien fondateur du surréalisme, est toujours surprenant, se jouant de ses peurs et de ses propres défauts par des métaphores d’une audace inouïe, mais jamais gratuite.
J’apprécie particulièrement Franketienne, son style coups de poing. Son travail s’inscrit dans ce qu’il appelle le champ de la Spirale, esthétique du chaos, il élabore la notion de Schizophonie qui traite les mots comme des particules d’énergie sensuelle en perpétuel mouvement à l’intérieur du texte.
Sa dernière pièce, terriblement  prémonitoire, mais encore une fois, le pire est toujours sûr, « Melovivi ou le piège » est une extraordinaire illustration de cette spirale. Deux individus A et B se retrouvent reclus dans un réduit à la suite d’un cataclysme, «  dans l’effondrement des villes, des bidonvilles, des châteaux et des palais en hécatombes cacophoniques », « la terre titube, la terre vacille, la terre vire et chavire en tressaillements de frayeur, en déroulement de terreur, dans le macabre opéra des rats ».

Avec Catherine Méhu, haïtienne de cœur et tous les collègues psychanalystes, nous avons voulu d’abord célébrer ces artistes merveilleux par des lectures des textes de Dany Laferrière, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Yannick Lahens, Georges Castera, Syto Cavé, Franketienne, chacun de nous y est allé dans une communion d’émotions que notre écoute attentive reconnaissait.
Philippe Bernard et Patrice Dilly, éminents spécialistes nous ont conté la peinture et la littérature haïtienne, si riche que l’on est saisi qu’un tel foisonnement ne se donne pas davantage à entendre.
Herns Duplan à « l’expressionniste primitif » comme il qualifie lui-même son art de la rencontre du corps avec ses sources, infatigable, nous a scandé, dansé, chanté, rythmé ces extraits de textes.
Fabienne Pasquet, la très belle Fabienne, auteur de « L’ombre de Baudelaire » (Actes Sud) a fait revivre la muse noire que les censeurs de l’époque avaient effacé du tableau de Courbet.
Et Catherine Fava Dauvergne a fait résonner de sa voix superbe et troublante de soprano aux accents de la tragédie grecque, le texte de René Philoctete comme on « creuse loin sous le bitume pour entendre le chant de la terre. »

Cette rencontre de Saint Paul est faite pour nous engager à lire Haïti et ses auteurs : Kettly Mars : « Saisons sauvages », Yanick Lahens : «  La couleur de l’aube », Dany Laferrière : « Tout bouge autour de moi », Lyonel Trouillot : «  L’amour avant que j’oublie » ou encore « Yanvalou pour Charlie », Gary Victor : « Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin », Georges Castera : « L’encre est ma demeure », Syto Cavé : «  Le singe du dormeur ».
( en marge de cette rencontre consacrée aux artistes, J.P. Blanc et A.M. Freygefond, infirmière à « France Haïti Partage », de retour de mission ont posé la question cruciale pour ce pays de l’ « aide »  humanitaire, sa nécessité et ses effets pervers).

Voilà ce qui se passe en juillet à Saint Paul de Vence. La psychanalyse y fait ses nœuds et y repère ses limites dans un travail puisé dans la chair des textes et la chair des hommes.

Le mystère de la création

 

Agwe
  Loa de la mer

Comme le dit Mallarmé, le poète crée
« après avoir bu la goutte de néant qui
manque à la mer »,

Encore ! et en maux… En corps et en mots : de la ritournelle des tourments à l’expression libre du corps et de l’esprit, deux phrases homonymiques qui signifient pour nous psychanalystes ce passage possible du symptôme au « synthome » c’est-à-dire de la souffrance psychique à l’épanouissement créateur.
En Haïti, cet épanouissement créateur qui s’enracine dans la souffrance s’inspire aussi des dieux tutélaires, on fait du rire en s’appuyant sur ses pleurs, de l’ironie à partir du pathos. On fabrique de la poésie et de la littérature enracinée et libérée à la fois. On crée une peinture et une sculpture tellurique et inspirées des dieux, on célèbre les choses de la vie et de la mort par la musique et par la danse, en un mot, on s’extirpe du quotidien par les corps et par les mots, il se déploie alors  « une esthétique qui ne refoule pas le corps (5) » et tout est art potentiel, ça bouge, ça remue, ça secoue, ça tréfouille nous dit Frankétienne, ça farfouille…
Dans ce pays de l’extrême - la hauteur de ses montagnes, la beauté et le ravage de ses paysages, la pluie et la sécheresse - la capacité créatrice surgit comme ça, partout. Tout objet banal est marronnable et peut devenir objet d’art, avec peu de moyens, peu d’outils, d’ailleurs les outils eux-mêmes, marronnés deviennent objets d’art. Ces objets surréalistes sortis de leur contexte utilitaire, insolites, font du beau. L’art est subversif, jamais phrase n’a mieux convenu à Haïti où la subversion des choses fait partie d’une culture de la débrouillardise. Au coin des rues, dans les ‘kaï paï’, aux étales d’échoppes de rue, des objet sortis de leur contexte sautent aux yeux, discordance dans nos repères familiers, ils forcent le regard et émerveillent.

Sans manifeste fondateur, Haïti invente au quotidien  le surréalisme – « Le  superbe dédain du poète, au berceau de qui la fée caraïbe a rencontré la "fée africaine" surprise par Rimbaud, et dont je n'oublierai jamais les accents d'un soir - porteurs de l'île prodigieuse - l'abrite heureusement de nos rumeurs, impassible et hors d'atteinte à côté d'une bouteille de rhum. » - ainsi parlait André Breton (6) le Surréaliste du poète haïtien Magloire St Aude.  De Breton à Malraux un demi-siècle d’art haïtien fascine. De la révolte des poètes de 1946, Depestre, Alexis, Roumain… - « étincelles [sont] tombées sur une poudre sèche et inflammable : la rage du peuple haïtien et son désir de liberté (7) » -  au foisonnement littéraire de 2009, Trouillot, La Ferrière, Franketienne, et bien d’autres… « De cette fusion explosive entre poésie et insurrection, surréalisme et révolte sociale (8) » au fracas tectonique du 12 janvier 2010, ni les déchaînements sociaux ni les catastrophes naturelles du pays n’ont occulté les talents créateurs d’Haïti, car la création haïtienne, bien au-delà de sa créolité, par sa singularité, rejoint l’universel en ce qu’elle nous touche intimement même quand on n’a jamais mis les pieds sur cette île. Le peuple haïtien qui le premier s’est libéré du joug de l’esclavage, devenant par cet acte éminemment subversif aux yeux du monde le premier état noir s’est depuis enfoncé dans le chaos. Comment un peuple fracassé a t-il su inventé une langue et une écriture si belle et si originale ?
Peut-être justement comme un sinthome à la manière de Joyce.
Lacan dans le séminaire « le sinthome » parle de la fonction de la phonation dans ce qu’il en est de supporter le signifiant, la phonction dit-il aussi et il nous renvoie à la tentative d’écriture de la lettre phi, comme si devant la défaillance de la fonction phallique il s’agissait d’inventer une écriture, une écriture arrachée au corps.


Se fait-il qu’il y ait en nous, dans notre corps, de la créolité ?


Le concept de créolité développé par les écrivains martiniquais dans les années 80 s’appliquait à la Caraïbe, c’est un concept politique et idéologique qui fait référence au terme ‘créole’ dont l’étymologie espagnole criollo du latin criare « vivre sur place » signifie « né aux Amériques », il tourne autour de l’identité.
Psychanalystes, nous choisissons ici, à propos d’Haïti de l’attraper sur sa sonorité et son ambiguïté étymologique, dans créole il y a créer, du latin creare et rejoignons ces auteurs lorsqu’ils visent à décrisper la norme, à retrouver « la créativité, l’inventivité insolente du français pré malherbien, celui de François Villon et des poètes de sac et de cordes de la fin du Moyen Age, celui de François Rabelais et de sa boulimie lexicale (9) ».
La créolisation-créativité haïtienne est un mouvement, il se soutient de la manière dont il s’appuie sur la religion, le vaudou, pour développer une production artistique puissante. La danse, la musique, la peinture, la sculpture sur fer s’arriment et c’est ce qui en fait la force et la consistance, dans un rapport à l’au-delà. Pour que le réel ne fasse pas sens doit-il à chaque fois et inlassablement tourner et tourner comme les personnes possédées par les loas (les esprits) dans les cérémonies vaudou, et s’exprimer à travers une production artistique qui refuse inexorablement de se ‘traditionaliser’ car elle s’invente chaque jour avec des bouts de ficelle dans l’inconfort, la précarité et l’espoir.
Si la créolité peut s’entendre comme la capacité universelle de l’homme à inventer de nouveaux langages, de nouvelles expressions, alors oui, il y a en chacun de nous une créolité rivée au corps du réel, un marronnage intrinsèque à la création qui peut s’épanouir dans l’inconfort et la précarité du hors norme…

1 Forteresse de la paix, par Préfète Duffaut (1977). Collection de Michel Monnin (Galerie Monnin).

2 Rachel Beauvoir-Dominique

3 Aimé Césaire – Et les chiens se taisaient

4 Villa François - "Repenser le réel du corps à partir du refoulement organique"

5 Franz Kaltenbeck

6 André Breton, in "La Clé des champs", 1953

7 Gérald Bloncourt et Michael Löwy, Messagers de la tempête. André Breton et la révolution de janvier 1946 en Haïti Pantin, Le Temps des Cerises, 2007, 181 p

8 idem

9 Raphaël Confiant - Créolité et francophonie: un éloge de la diversalité