|
De remarquables journées d’études
(10/11/12 février 2006, au Miramar) ont été
organisées par l’AEFL (Association d’Etudes de Freud et Lacan, Nice)
et l’AFORESH (Association pour Un échange entre des intervenants pointus, animés d’une énorme ouverture de vues, d’une passion dans la recherche, et d’une capacité à traduire le vocabulaire de l’autre, (et, au-delà de ce vocabulaire, à voir ce qui peut, de toutes les théories évoquées, résonner au creux même de l’inconscient humain, et constituer des outils), est venu confirmer ce que même des Scientifiques avec un grand S, ont accepté : que les résultats ne sont jamais définitifs, comme le disent entre autres le théorème d’incomplétude de Gödel, le principe d’incertitude d’Heisenberg, les écrits de Popper, dont Françoise ARMENGAUD, professeur de philosophie du langage à Paris X, dit que « dans le domaine des sciences exactes comme dans celui des sciences humaines, cet épistémologue, qui est l’un des grands de notre temps, n’a cessé de nous avertir « que le roi est nu »et que, « la science n’est pas un système d’énoncés certains ou bien établis ; notre science n’est pas savoir (épistémè), elle ne peut jamais prétendre avoir atteint la vérité [...]. Nous ne savons pas, nous pouvons seulement conjecturer. » Lacan a été très intéressé par Popper, ce qui lui a permis de dire cette chose surprenante : « Je voudrais vous faire remarquer que ce qu'on appelle « le raisonnable » est un fantasme. C'est tout à fait manifeste dans le début de la science. La géométrie euclidienne a tous les caractères du fantasme. Un fantasme n'est pas un rêve, c'est une aspiration. L'idée de 1a ligne, de la ligne droite par exemple, c'est manifestement un fantasme. Par bonheur, on en est sorti. Je veux dire que 1a topologie a restitué ce qu'on doit appeler le tissage. » A partir de la théorie des nœuds, etc. dont il s’est servi aussi. Pourquoi cette traversée de Lacan à travers mathématiques, linguistique, art etc. Pour dire, sur tous les tons, cette coupure entre le mot et la chose qui rend le réel inaccessible. Mais, rassurons-nous, cela n’a pas empêché Freud et Lacan d’élaborer de multiples repères qui permettent de pointer ce qui dans l’histoire d’un individu l’a conditionné, traumatisé, troublé, perturbé, et, à partir de là même, changer les réponses de son être-au-monde. Les trois journées semblent trouver
leur logique dans un passage du livre « Invocations » d’Alain
Didier-Weill citant Lacan : « Si l’enjeu d’une pulsion
invoquante est décisif, c’est qu’une telle
pulsion permet de repenser de façon nouvelle l’articulation de
l’antinomie dans
laquelle est prise Pulsion invoquante,
qu’est-ce à dire ? Et en quoi C’est comme si l’intervention de la musique dans le champ analytique par Alain Didier-Weill, puis Jean-Michel Vivès, psychanalyste, metteur en scène, haute-contre, et L’Opus Gattières (initié par Elisabeth Blanc, qui fit venir autour d’opéras mis en scène en grande partie par Vivès les psychanalystes les plus éminents pour tirer un très grand sens de ces « représentations »), insufflait quelque chose d’inouï et capital à la théorie psychanalytique, ce que Alain Didier-Weill appelle la quatrième dimension, un temps archaïque qui permet déjà à l’individu d’aller vers la vie ou la mort, la névrose ou la psychose, selon que la voix de la mère est pourvue ou dépourvue de « musicalité », il s’agit là du « souffle profond qui habille la parole », qu’on entend avec la « troisième oreille », ce que les soufis appellent « audition spirituelle ou Sama », etc. A ce moment, écrit Didier-Weill, la « sonate maternelle » transmet
à l’enfant La dimension puissante de ce son présidant à la jouissance du sujet a été reconnue par l’Eglise, et interdite : il ne fallait pas que le sujet se soustraie à la jouissance de l’Autre : Dieu. « En reconnaissant dans l’accord parfait – do mi sol – une représentation possible de la trinité divine dans laquelle trois font un, saint Augustin reconnaît implicitement que ce que fait sonner le mode dionysiaque (do mi sol bémol) est le triton diabolicum, précisément diabolique parce qu’il tend à contester une trinité faisant harmonieusement consonner trois notes » Le « sujet » s’éprouve dans la dissonance (Freud appelle cela le lapsus, un discord), et, à sa suite la psychanalyse, contrairement à la religion, invite le sujet, à partir même de sa jouissance (qui n’est pas morale ou immorale, mais ce qui lui appartient de ses représentations refoulées, son trésor des signifiants), à oser s’autoriser à être. La jouissance du sujet devient « jouissance à être un sujet » C’est ce que Alain Didier-Weill développa au Miramar, et je connais des auditeurs qui en furent très frappés. La question de ce ex nihilo où attend, comme en germe, le sujet qui va « advenir là où il n’était pas », barré par l’inconscient, est aussi la question des physiciens, le big-bang a été remis en question par un brillant professeur de Physique, Claude Smutek : l’on peut aujourd’hui accéder à un au-delà de ce que l’on a nommé le big-bang, espace plus reculé de l’espace-temps que ce que l’on avait mis en équation. Beaucoup de repères ayant sauté de manière dangereuse dans la société, Jean-Pierre LEBRUN (psychiatre, psychanalyste, Namur), avança l’idée que la psychanalyse est obligée aujourd’hui de créer du big-bang dans l’inconscient comme pour initialiser un programme là où c’est encore « informaté ». Ce qui trouva écho dans le discours subtil de l’informaticien Phillipe Mangion. Dans cet « en deçà » au décryptage toujours suspendu, Claude Gudin nous fit découvrir de nouveaux rapports entre vie et mort, une « intelligence » nouvelle des bactéries… Et Marc MORALI, psychanalyste à Strasbourg, nous a beaucoup étonnés avec « Le fractal » : qu’est-ce que l’aléatoire, si des lancers de dés, au-delà d’un certain seuil, inscrivent des points, lignes, couleurs, qui donnent un dessin « régulier » ! Espace-temps original avec Jean-Louis RINALDINI, psychanalyste et professeur, qui, en nous parlant du temps « imparfait », trouvé dans une nouvelle de Maupassant comme étant le temps de la mort du désir, du retour à « l’indifférence », nous décrivit un temps régressif, espèce de son sans début ni fin, à l’opposé de ce qui, dans le passé composé, fait rupture, faisant advenir quelque chose. Que la mort produise de la vie, c’est dans une cure analytique le dépassement des inscriptions aliénantes : comment retrouver la fraîcheur des potentialités singulières, le désir ? Le désir c’est du langage, du signifiant, mais « différant ». La question Linguistique/inconscient fut traitée par Michel ARRIVE, professeur de linguistique à Paris X : y a-t-il un autre inconscient que langagier ? Lacan a dit que Freud était un linguiste, qu’il avait devancé la linguistique. Et Michel Arrive fut d’accord qu’on pouvait transformer la phrase de Lacan « L’inconscient est structuré comme un langage » en : « comme le langage, l’inconscient est structuré ». Dans la structure, comme dans le fractal,
(cristal brisé, disait déjà Freud), ce qui compte c’est la coupure,
le trou dans le réel auquel la structure offre un bord. L’œuvre de SOSNO
tombait à pic, dont Emmanuel Levinas, interrogé par Françoise ARMENGAUD
en 1990 avait commenté le concept d’oblitération en disant « la
réalité se montre déjà hors d’usage… déjà oblitérée comme le veut l’art
de Sosno ». J’avais moi-même comparé son travail
aux différentes façons qu'ont les choses de ne pouvoir se dire :
« …cela se passe aussi en psychanalyse, deux œuvres
qui se répondent ou plutôt ne se répondent pas, avec une manière particulière
de ne pas communiquer, une ruine qui s'élève quand même, finit par constituer
sinon un bâtiment, du moins un "bâti". C'est par là que Puis Daniel CASSINI, psychanalyste/scénariste et Georges SAMMUT, vidéaste, présentèrent l’installation qui servit de décor durant le colloque : vidéo sur le thème de l’inconscient et de la parole, dessins géants de Sylvie OZENSKI sur l’Homme aux rats, sculpture en forme de cœur, hommage à la fameuse « machine à influencer » de Victor TAUSK, « qui dicte pensées et actes aux schizophrènes », et à « la machine à inspirer l’amour » d’Alfred Jarry, composition de Ko HÉRÉDIA-SCHLINGER. Pour décrire l’état d’esprit du Quartel, le groupe de créateurs dont l’installation complète (5 cas freudiens) sera présentée dans divers musées, Daniel Cassini cita, de « Lacan à propos d’Aimée » : « la clinique se rebrousse en création, alors que c’était bien le délire qui venait offrir à la science des outils de structure et de logique » Titre du projet : « Beau comme un symptôme » (Lautréamont). L’idée est que la psychanalyse est elle-même un art. Mais que se passe-t-il face aux « suicidés de la société », ceux qui sont en enfer, les Artaud, Van Gogh, pour lesquels Jean-Pierre WINTER a pointé l’inefficacité de la psychiatrie, et même de la psychanalyse ? Question immense, et tout psychanalyste, à cette aune, doit se demander s’il est capable d’accueillir l’enfer de l’autre. Enfer de l’autre que l’écriture peut accueillir, par Nicole MALINCONI, écrivain, une « Ecriture du réel » qui se tente à partir de la fracture de l’autre, par Catherine KOLKO, psychanalyste, « Ecrire les traces », même en cas de crime, psychose entraînant chosification de l’autre, hallucinée, par Michelle MOREAU-RICAUD, psychanalyste, écrivain, qui nous rappela « Ferenczi et son cercle de poètes ». Un très beau concert lyrique du trio Aramis vint illustrer les propos, ainsi qu’une projection d’ « Aloïse » de Liliane De Kermadec, organisée par Caroline Boudet-Lefort : comment l’art dit brut vient tenir, retenir, dans ses formes, un rapport au réel sans cesse glissant. Que soient remerciés les cafés Malongo du Commerce Equitable, qui, par les soins de Jean-Pierre Blanc, offrirent à volonté un excellent café. Et aussi Hélène Collot, fidèle au poste de la transmission des livres. Pardon à ceux dont la place manque pour parler, tous ont créé une sorte de cercle au milieu duquel a pu surgir l’espace paradoxal qui, dans un langage ou un autre, est celui où naissent les phénomènes. Cet espace a été libéré. La reconnaissance de cet espace, qui angoisse par son insaisissabilité, est pourtant l’avenir de l’humanité : le champ des possibles, et d’un éventuel embryon de liberté. Comme disait Ernst Bloch : « L’homme n’est pas encore né ». Mais certains individus travaillent à sa naissance. France Delville |